Portrait : Nathanael Molle et Singa

Nathanel Molle - Singa

Nathanaël Molle, co-fondateur de Singa et accompagné par Ashoka depuis 2014, nous parle de lui et de son parcours atypique qui l'a conduit à créer Singa, afin d'aider les réfugiés à s'intégrer dans notre société qui a tendance à les stigmatiser. 

 

Nathanaël, peux-tu nous parler de ton enfance et du milieu dans lequel tu as grandi ? 

Je viens d’une famille binationale française et brésilienne, et j’ai beaucoup vécu à l’étranger étant jeune (Thaïlande, Mali, Sri Lanka). Mes deux parents avaient une fibre très sociale, puisque mon père œuvrait dans le domaine de l’accès à l’eau et ma mère était engagée dans des orphelinats. J’ai donc été influencé par leurs combats et j’ai aussi eu la volonté de m’impliquer et de m’engager auprès de personnes en difficulté.

La période que j’ai passée au Sri Lanka a été la plus marquante. J’ai notamment vécu plusieurs semaines avec les Karènes, un peuple persécuté originaire de Birmanie. Ça a été une expérience très forte, très enrichissante sur le plan humain et j’ai vu de mes propres yeux les atteintes aux droits de l’homme que subit quotidiennement ce peuple, ce qui m’a révolté. Ça n’était pas le seul problème au Sri Lanka puisque le pays était à l’époque en pleine guerre civile avec des dizaines de milliers de morts et des agissements inhumains dans chacun des camps. En 2004, le pays a été très durement frappé par le Tsunami du 26 Décembre et j’ai pu observer concrètement comment fonctionnaient les ONG sur place, avec leurs côtés positifs et leurs côtés négatifs. Par exemple, ce sont les donateurs et non pas les besoins qui guident les actions sur place, ce qui peut avoir des effets pervers.

A cette époque, j’étais très actif dans le Lycée International où j’étudiais puisque j’occupais le poste de vice-président des élèves. Nous nous sommes mobilisés pour récolter des fonds et reconstruire des écoles.  C’était un moment où je pensais plutôt travailler avec les enfants, car je voulais vraiment avoir un impact maximum. J’ai d’ailleurs mené un projet nommé « Prison babies » durant ma scolarité au Lycée International, qui avait pour but de permettre la construction d’écoles dans les prisons pour femmes, car au Sri Lanka, les femmes emmènent leurs enfants avec elles en prison. C’était ma première expérience en tant que porteur de projet et entrepreneur social, même si à l’époque je ne m’en rendais pas compte. J’ai notamment dû trouver des financements, créer des activités pour les enfants ou encore trouver des professeurs, et c’est à ce moment que l’idée de créer ma propre organisation est née.

Comment est né Singa ?

Comme beaucoup d’entrepreneurs, je pense que nos passions et nos projets sont liés à nos parcours personnels. Après le Sri Lanka, je suis allé vivre en France pour la première fois afin de commencer mes études de relations internationales avec l’idée de repartir dès que j’aurai fini mes études. J’ai trouvé un stage dans une ONG marocaine qui luttait en faveur des droits de l’homme dans ce pays. Là-bas, il existe une législation assez particulière qui fait que les réfugiés peuvent créer des entreprises, mais ils ne peuvent pas avoir un travail salarié. Je travaillais donc avec des entrepreneurs au Maroc qui subissaient les mêmes clichés que subissent la plupart des immigrés dans le monde :

- Les immigrés ne veulent pas s’intégrer

- Les immigrés volent le travail des personnes qui les accueillent

- Les immigrés coûtent de l’argent au pays qui les accueille

Or, quelqu’un qui crée son entreprise va à terme créer des emplois et non pas en voler, payer des impôts et non pas coûter à la société et vendre des produits ou des services et donc s’intégrer naturellement à la société. C’est ce constat qui m’a donné l’idée de créer Singa, qui accompagne les réfugiés qui souhaitent créer de la valeur pour la société. Mais je n’ai pas voulu m’arrêter aux entrepreneurs. Singa s’adresse à tous les réfugiés qui portent un projet d’entreprise, culturel ou sportif.

Quelles valeurs sont portées par Singa ?

Chez Singa, on ne croit pas que c’est en méprisant les racistes ou les gens qui stigmatisent les réfugiés que l’on fait avancer les choses. Nous pensons au contraire qu’il est nécessaire que ces personnes aillent à la rencontre des réfugiés pour qu’elles changent d’avis. Cela peut se faire au travers d‘évènements ou de rencontres informelles, pour que ces personnes sceptiques remettent en question leur jugement.  

Nous vivons en effet dans une société où le contact entre les gens se raréfie, Singa essaye donc de recréer le lien du dialogue et de soutenir des relations sociales plus saines et équilibrées. Tous nos évènements sont ouverts au grand public, sans restrictions et ont pour but de brasser les communautés, les milieux sociaux ou encore les origines. Singa veut casser les mécanismes qui entraînent le communautarisme et le repli sur soi.

Par exemple, nous avons organisé un tournoi de foot le 8 août, « La Coupe du Monde Singa », où les équipes sont volontairement mélangées pour n’avoir que des équipes plurinationales et créer la rencontre entre réfugiés et d’autres français que les employés de la CAF et de Pôle Emploi.

Nous croyons également au potentiel des réfugiés que nous accompagnons. Nous mettons en place une méthodologie pour les accompagner dans leurs projets. Singa analyse les besoins des personnes accompagnées et propose des formations concrètes et opérationnelles, notamment grâce à ces partenaires. Le porteur de projet devient alors un ambassadeur pour changer le regard des gens et combattre les préjugés sur les réfugiés.

Ainsi Singa veut proposer à chacun des moyens à sa portée pour agir. Cela est vrai pour les réfugiés mais aussi pour les personnes qui veulent aider Singa et les réfugiés. Que ce soit pour héberger les réfugiés, les emmener au musée, leur donner un cours ou juste jouer au foot 1 heure avec eux, nous pouvons tous agir !

Concrètement comment fonctionne Singa ?

Chez Singa, nous avons 2 pôles principaux. Le premier est la Communauté, qui regroupe tous les porteurs de projets, du créateur d’entreprise au fondateur d’un groupe de rap, et où sont également réunis les évènements. Cette Communauté intègre également les entreprises clientes. Par exemple, Chassis Brakes paye pour faire partie de la communauté et pour que ses salariés participent aux évènements, comme la Singa Night qui est un « Open Mic » (une scène ouverte aux artistes). Le but pour eux est de développer de nouvelles compétences, mais aussi de sortir les salariés de leur routine.  

Au sein de cette Communauté, nous avons également un service très important pour nous et qui est fortement valorisé par les entreprises : les Mad Days. Des entreprises viennent pendant une journée résoudre les problèmes d’un entrepreneur Singa et étant donné la diversité de nos projets, il existe toujours une entreprise qui propose des services pouvant aider cet entrepreneur. Pour les entreprises, cela permet de plancher sur des problématiques très concrètes et qui sortent de leur quotidien, ce qui enrichit les salariés et pour nos entrepreneurs, c’est une aide capitale dans le lancement de leur activité.

La Communauté Singa est mise en lumière par un évènement annuel, le Village Singa, qui est un condensé de nos activités à l’année. Cette année, il avait lieu sur une demi-journée, mais dès l’an prochain, cela sera un grand rassemblement de trois jours avec des ateliers de vivre-ensemble, de sport ou encore d’art. Ce temps nous permettra également de mettre en avant nos partenaires, qui soutiennent l’aventure Singa. Je vous donne donc rendez-vous début 2016 pour ce rassemblement.

Le second pôle est le Labo. C’est un lieu qui nous permet de « sortir la tête du guidon », de voir et d’analyser ce qui a été fait dans d’autres pays ou régions pour éventuellement le reproduire en France. C’est en quelque sorte un lieu de Recherche et Développement, avec de la veille et un retour d’expérience.

Tous les ans, le Labo se concentre sur de nouvelles thématiques. Cette année, c’était les nouvelles technologies, leurs avantages mais aussi leurs dangers, par exemple la géolocalisation de votre famille par Skype si elle en danger dans votre pays d’origine. 8 projets d’applications sont nés de ce Labo, qui a également permis le lancement de Comme A La Maison (CALM), un programme d’hébergement des réfugiés chez des particuliers.

Peux-tu nous raconter le parcours d’une personne que tu as aidée chez Singa et qui t’a marqué ?

Je pense que le parcours de Foday Janneh, notre président actuel, est emblématique de notre travail et de notre accompagnement. Foday est arrivé il y a deux ans en France, un bachelor d’Oxford en comptabilité en poche, mais on lui a fait comprendre que cela ne lui servirait à rien en France, le système de comptabilité étant différent. Ne parlant pas français, Foday a commencé par prendre des cours en arrivant chez Singa. Mais il n’arrivait pas à se concentrer durant les cours. Les bénévoles ont engagé la discussion avec lui pour comprendre les raisons de ce problème. Sa plus grande peur était de ne jamais être comptable, c’est ce métier qui le valorisait et à son arrivée en France, on lui a enlevé cette partie de lui.

Par conséquent, on s’est mis à chercher des partenaires intéressés par un comptable. Nutriset, une entreprise dédiée à la recherche, à la production et à la mise à disposition de solutions nutritionnelles, était intéressée et l’a pris en stage un mois avec la promesse de le revoir trois mois après pour un entretien.  En trois mois, ces progrès en français ont été spectaculaires et il a été pris en alternance chez eux tout en passant son diplôme de comptabilité avec le CNAM. Il doit encore améliorer son français pour avoir son diplôme, mais il a désormais une motivation sans faille.

Je crois que Singa est fait pour les gens comme Foday, qui sans être forcément ultra qualifiés, sont très motivés et « en veulent ». Si les réfugiés ont une passion et une volonté farouche d’accomplir leur projet, alors Singa les accompagnera dans leur réussite.

Comment imagines-tu le futur de Singa ?

Singa est déjà présent dans deux autres pays en dehors de la France, le Canada (Québec) et le Maroc, et cherche à transmettre l’esprit Singa dans beaucoup d’autres pays. Je crois qu’il y a un potentiel quasi infini de développement, pas forcément pour Singa en tant que tel, mais surtout pour les idées de Singa. On ne veut pas que Singa soit partout, mais on veut que tout le monde fasse du Singa. A titre d’exemple, nous avons formé plus de 1000 personnes en 2014 et nous voulons continuer sur cette lancée. Singa doit devenir viral, que d’autres associations qui s’inspirent de nous se créent, comme l’association EPIC à Créteil.

Nous avons beaucoup d’idées de développement en tête. On pense notamment à créer un site où les réfugiés pourraient mettre leurs projets en ligne et chercher des financements, par du microcrédit par exemple. Nous avons également envisagé de créer un Tour de France en train avec des réfugiés porteurs de projet pour aller à la rencontre de politiques, d’entreprises, d’associations, de la société civile en général. Cela leur permettrait de vivre dans des familles de toute la France, de créer du lien et surtout de donner envie aux réfugiés de s’installer dans d’autres villes de France que Paris ; mais aussi de donner envie aux régions d’accueillir des réfugiés qui peuvent créer de la valeur et de l’activité économique.

Nous souhaitons continuer à développer nos projets déjà existants comme le réseau Comme A La Maison (CALM), lancé il y a quelques mois, qui doit permettre à des réfugiés mal logés ou sans domicile fixe de pouvoir loger chez des habitants volontaires qui peuvent les accueillir, s’ils ont une chambre libre par exemple. L’objectif à terme de ce dispositif est de créer 5000 places pour les réfugiés, ce qui est l’objectif du gouvernement français mais qui dispose d’un peu plus de moyens ! Il faut savoir qu’aujourd’hui, des réfugiés sont logés avec des demandeurs d’asiles dans les centres d’hébergement, cela coûte très cher à la société (1000€ par mois et par personne) et cela ne favorise pas leur intégration puisqu’ils ne vivent pas avec le reste de la société. Notre modèle propose de rémunérer les habitants qui accueillent les réfugiés dans ces chambres vides pour un prix inférieur aux centres d’hébergement pour demandeur d’asile. On a donc un système moins cher, qui permet de mieux intégrer les réfugiés et surtout qui est plus humain !

Sur le plan familial, qui est très important pour l’équilibre des personnes que nous accompagnons, nous allons lancer des week-ends nature, avec des activités similaires à celles des scouts classiques, pour que parents et enfants s’évadent ensemble le temps d’un week-end.

De nombreuses initiatives qui contribuent à créer une meilleure intégration dans notre société ! 

SINGA

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This article was originally published on 14 June 2016
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Author

Marguerite Merieux

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