Transformer la mode : l'impact social des stratégies circulaires dans la chaîne de valeur des vêtements
par Lis Suarez-Visbal
L'industrie mondiale de la mode, qui pèse des milliers de milliards de dollars, emploie des millions de personnes à travers le monde, des plantations de coton aux usines de confection, en passant par les centres de recyclage. Si les pays en développement assurent une grande partie de la production, gourmande en main-d'œuvre, les pays développés jouent un rôle essentiel dans la distribution et la gestion des déchets. Malgré son poids économique, la mode est de plus en plus critiquée pour ses conséquences environnementales et sociales, notamment l'épuisement des ressources, l'utilisation de produits chimiques dangereux, la production massive de déchets et l'exploitation des travailleurs dans des conditions de travail dangereuses.
L'essor de la mode rapide, caractérisée par la surproduction et le renouvellement rapide de vêtements bon marché, aggrave ces problèmes en encourageant des pratiques d'exploitation pour des profits rapides. Face à la sensibilisation croissante des consommateurs en matière de développement durable, l'industrie est confrontée à une question cruciale : peut-elle adopter des pratiques respectueuses de l'environnement sans creuser les inégalités sociales ?
L'adoption des principes de l'économie circulaire constitue une voie prometteuse. En privilégiant la réduction des déchets et l'allongement de la durée de vie des produits grâce à la revente, la réparation et le recyclage, l'économie circulaire offre un modèle capable de dissocier la croissance économique de l'extraction des ressources. Pourtant, comme le révèle l'étude de quatre ans menée par Lis Suarez-Visbal, chercheuse à l'Université d'Utrecht et membre d'Ashoka, avec le soutien de la Fondation Laudes, l'impact social de ces nouveaux modèles économiques reste encore mal compris.
La chaîne de valeur du textile et du vêtement et ses défis
La chaîne de valeur du textile et du vêtement est vaste et complexe. Elle s'étend sur plusieurs continents, de l'extraction des matières premières à la fabrication, la vente au détail et l'élimination des produits. Elle joue un rôle important dans l'économie des pays en développement, où la production de vêtements emploie des millions de personnes. Cependant, les travailleurs de ce secteur, en particulier ceux en bas de la chaîne, sont confrontés à de graves vulnérabilités économiques et sociales, avec peu de perspectives d'ascension sociale.
Pour plusieurs d'entre eux, la réalité est sombre. Les violations des droits de la personne, notamment le travail forcé et les conditions de travail dangereuses, sont monnaie courante. Les femmes, qui constituent la majorité de la main-d'œuvre du secteur du vêtement, de l'extraction des matières premières à la fin de vie des produits, sont fréquemment victimes de discrimination salariale, de violences sexistes et n'ont pas accès aux postes de responsabilité. De nombreux travailleurs sont sous-payés, contraints à des heures de travail excessives et ne bénéficient d'aucune protection sociale de base. Alors que les marques recherchent des prix plus bas, ce sont les personnes les plus vulnérables, au bas de la chaîne, qui en subissent les conséquences. De plus, les travailleurs en bout de chaîne de valeur sont majoritairement issus du secteur informel ; ils n'ont aucune protection sociale, n'ont pas de revenus stables et sont exposés à toutes sortes de pollutions nuisibles à leur santé et à leur bien-être.
L'économie circulaire peut-elle résoudre les problèmes de la mode ?
L'économie circulaire vise à éliminer les déchets en prolongeant au maximum la durée de vie des matériaux grâce à des stratégies telles que la réduction de la production, la réutilisation des matériaux, la réparation des biens et le recyclage des produits. Les principes de l’économie circulaire visent à dissocier la croissance économique de la consommation des ressources, en privilégiant la durabilité tout en créant des emplois.
Dans la chaîne de valeur du textile et du vêtement, les stratégies circulaires gagnent du terrain. Les entreprises commencent à adopter des modèles d'affaires qui encouragent la location, la revente et la réparation de vêtements. Des marques comme Patagonia et The Renewal Workshop ont placé la réparation et la revente au cœur de leurs stratégies, tandis que les géants de la mode rapide comme H&M et Zara ont lancé des programmes de reprise et des initiatives de recyclage. Cependant, ces stratégies circulaires, bien que prometteuses, restent d’une portée limitée et s’adressent souvent aux marchés les plus aisés.
Nouvelles recherches sur l'impact social de la mode circulaire
Bien que les stratégies circulaires présentent des avantages environnementaux, leurs impacts sociaux sont moins évidents. L'étude menée par Lis Suarez-Visbal révèle que de nombreux emplois liés à l'économie circulaire – notamment dans la réparation, la revente, le reconditionnement et le recyclage – sont caractérisés par de bas salaires, des inégalités salariales entre les sexes et une précarité de l'emploi. Cette tendance a été observée dans de nombreux pays, autant dans des économies émergentes comme l'Inde que dans des pays développés comme les Pays-Bas et l'Espagne. Ces emplois reproduisent souvent les conditions précaires des modèles de production linéaires traditionnels, et les groupes marginalisés, tels que les travailleurs migrants et les travailleurs du secteur informel, sont touchés de manière disproportionnée.
Cette étude souligne la nécessité pour les stratégies circulaires de relever les défis environnementaux et sociaux. Sans efforts concertés pour améliorer les conditions de travail, la transition vers l'économie circulaire risque de reproduire les inégalités auxquelles le secteur est déjà confronté.
Des changements essentiels pour une économie circulaire équitable
Pour parvenir à une transition juste et inclusive vers une économie circulaire du vêtement, les entreprises doivent repenser en profondeur leurs stratégies. L'étude met en lumière plusieurs recommandations clés : la mise en place de contrats de travail à long terme, la garantie d'une rémunération équitable grâce à des politiques de salaire décent, la lutte contre les inégalités entre les sexes au sein des entreprises et la promotion du dialogue social. Les stratégies circulaires doivent aller au-delà de la simple réduction des déchets et créer des emplois de qualité offrant une stabilité économique aux travailleurs. L'intégration de la justice sociale aux objectifs de développement durable est essentielle, les entreprises devant privilégier le bien-être des travailleurs au même titre que leur impact environnemental.
Les gouvernements ont aussi un rôle crucial à jouer. En appliquant les normes internationales du travail et en imposant un devoir de vigilance en matière de droits humains, ils peuvent contribuer à protéger les travailleurs vulnérables. Des politiques telles que la Responsabilité Élargie du Producteur (REP), qui responsabilisent les marques tout au long du cycle de vie de leurs produits, pourraient garantir que la circularité profite à la fois à l'environnement et aux personnes impliquées dans la production et le recyclage, au-delà des frontières.
Un avenir où l'industrie de la mode intègre pleinement la circularité tout en assurant l'équité sociale est non seulement possible, mais nécessaire. En intégrant les principes d'équitsé à leurs stratégies d'économie circulaire, les entreprises, les gouvernements et les travailleurs peuvent collaborer pour transformer la mode, d'une source d'exploitation, en un moteur de développement durable. En faisant cela, l'industrie pourrait ouvrir la voie à un avenir inclusif.
Pour en savoir plus sur ce projet, rendez-vous sur www.uu.nl
Pour plus d'informations sur ses recherches intitulées « Évaluation et amélioration des impacts sociaux des stratégies d'économie circulaire dans la chaîne de valeur de l'habillement », vous pouvez contacter Lis Suarez-Visbal à l'adresse suivante : [email protected].
Cet article a également été publié par FashionUnited en septembre 2024 : Transforming fashion: The social impact of circular strategies in the apparel value chain