Portrait : Jean-Claude Decalonne et Passeurs d'Arts

Jean-Claude Decalonne - Passeurs d'Arts

Jean-Claude Decalonne, fondateur de Passeurs d’Arts et accompagné par Ashoka depuis 2009, nous fait entrer dans le projet de sa vie : créer des espaces d’accueil pour des enfants au cœur des quartiers défavorisés afin de les transformer en musiciens d’orchestre et de les sauver de l’échec et de l’exclusion.

 

 

Jean-Claude, peux-tu nous parler de toi et de ton enfance ?

Je fais partie de la grande famille des luthiers, installée au cœur du quartier musical de Paris rue de Rome. Avec une particularité, je suis luthier d’instruments à vent ! J’écris aussi des spectacles pour enfants.

Enfant provenant de la banlieue, il m’arrivait souvent d’être seul et de m’ennuyer car mes parents étaient peu là à cause de leur profession. Mais cela a été bénéfique puisque j’ai découvert ma passion pour la musique ! (rires) On avait un tourne-disque à la maison, et un jour je tombe sur les Gospels de Louis Armstrong : je suis fasciné et je l’écoute en boucle… Peu de temps après, alors que je jouais dans la rue avec un camarade à jeter des cailloux dans les boites aux lettres… et là une voiture s’arrête et un monsieur nous dit : « au lieu de faire les imbéciles, est-ce qu’il n’y a pas l’un de vous qui a envie de faire de la musique ? » J’ai commencé la musique grâce à ce monsieur (Claude Hérouin) qui venait de créer une école de musique dans la ville d'Eaubonne, et je l’ai vu pendant toute sa vie s’occuper de faire faire de la musique aux enfants qui n’en avaient pas les moyens.

Quand j’ai grandi, vers 16 ans, j’ai eu envie de vendre et réparer des instruments de musique. A mon retour de l’armée, je suis revenu voir mon professeur de musique pour lui parler de mon projet. Il m'a alors permis de rencontrer les bonnes personnes et je lui en serai toujours reconnaissant. Plus tard, j'aurais envie de redistribuer la chance qu’il m’avait donnée à cette époque-là !

Comment est né Passeurs d’Arts ?

Tout d’abord, j’ai fait une découverte lors d’un voyage au Japon. J’étais allé là-bas pour visiter des usines de fabrication d’instruments, mais comme déjà j’étais un passionné de pédagogie et de transmission, je me demandais pourquoi dans ce pays, qui ne connaissait la musique occidentale que depuis l’après-guerre, on était arrivé aussi vite à un tel niveau.

J’ai donc demandé à visiter les conservatoires qui avaient formés ces musiciens brillants et on m’a répondu que cela n’existait pas au Japon.  « - Mais où apprend-on la musique alors ? - A l’école naturellement ! »

Lors de ma première visite dans une école, ça a tout de suite été un choc. Une trentaine d’enfants d’environ 8 ans, qui dès que l’institutrice a prononcé le mot « musique » se sont précipités pour sortir de leur casier leur instruments de musique et se mettre en place. Lorsque l’institutrice a levé le bras, ils se sont mis à jouer Frères Jacques à plusieurs voix. C’était extrêmement touchant pour moi, très surprenant de voir que l’apprentissage de la musique procurait un bonheur incroyable chez ces enfants !

J’ai ensuite visité d’autres établissements, c’était partout pareil : la musique –et les arts en général- faisait partie des fondamentaux au Japon. Contrairement à tout ce qu’on disait sur l’éducation japonaise dure, partout je voyais des enfants épanouis et heureux d’être à l’école…

Je suis donc revenu en France avec cette idée-là qui n’a pas arrêté de m’obnubiler.  

J’ai essayé d’en parler à des directeurs de conservatoire, à des musiciens et puis aux gens de ma profession. On me prenait un peu pour un illuminé ! Certes, j’avais déjà fait mes preuves et j’avais une petite audience mais si je voulais que l’on m’écoute vraiment il fallait que je le fasse moi-même ! Je me suis un jour présenté dans une école de mon village à 30 km de Paris, et j’ai fait une proposition pour monter un projet. J’ai été écouté, puis j’ai recruté une diplômée de musique, et puis on a équipé toute une classe d’instruments.

Et puis 3 mois plus tard j’ai fait une rencontre à Cergy. On a eu l’opportunité de pouvoir démarrer un second projet dans un collège, un lieu où j’avais envie que ça se fasse. Le principal m’a prévenu : « On fait de notre mieux, mais après la 3ème ils arrêtent l’école en général ! » Le défi me paraissait important, c’était exactement ce que je voulais !

Très vite, une fois que les instruments sont arrivés dans le collège, nous avons eu l’adhésion de l’ensemble du corps professoral. On organisait un concert quelques mois après, et c’est la première fois que tous les parents venaient dans le collège. D’habitude, quand on appelle les parents de ces familles à venir à l’école, ils ne viennent pas, car elle représente pour eux un mauvais souvenir ou les effraye car ils n’y sont jamais allés. Et là, ils étaient là, pour voir leurs enfants en situation de réussite ; c’était un moment tout à fait incroyable. Les enfants ont joué l’hymne à la joie de Beethoven, ils étaient tous très fiers ! Quand le principal du collège a vu l’orchestre se lever à l’accueil du chef d’orchestre, il a fondu en larmes et m’a dit : « jamais je ne pensais qu’on puisse arriver à un tel résultat ! »

Ces jeunes, de la 5ème à la 3ème, ont fait plusieurs concerts dans leur ville mais aussi lors de voyages… Et au bout de quelques mois, ils étaient déjà devenus une classe « normale ». A la fin de 3ème, les jeunes ont tous réussi le brevet, et 4 d’entre eux sont même entrés dans un lycée musical !

Et ensuite, quelle a été ton inspiration?

On a rapidement imaginé que ce projet devait être duplicable ! Il ne fallait pas qu’on garde ça pour nous ni pour un seul endroit. Je me disais que dans chaque école de France il y avait des enfants qui étaient en décalage avec l’éducation, en situation d’échec… et que l’orchestre, immanquablement, pouvait leur apporter quelque chose de fort ! Jusqu’à 2006, quelques centaines d’orchestres sont nés, avec un enseignement de la musique collectif 3 heures par semaine minimum.

Et puis en 2006, un ami vénézuélien m’apporte un jour une cassette et je tombe de haut car je m’aperçois que je n’ai rien inventé et qu’on est allés mais beaucoup plus loin que moi dans cette philosophie ! En effet le Maestro Abreu,  conseiller de tous les présidents vénézuéliens et ancien ministre de la Culture au Vénézuéla, a créé en 1975 un modèle qui s’appelle aujourd’hui El Sistema, qui consiste à aller chercher les enfants les plus pauvres des bidonvilles et leur donner une éducation musicale symphonique. Le Maestro Abreu a ainsi réussi à créer une élite (architectes, ingénieurs, médecins) en allant chercher les enfants dans les quartiers les plus pauvres, c’est le système le plus beau qui existe ! Aujourd’hui, 600 000 enfants en bénéficient.

Le « Sistema » a donc été une grande inspiration pour moi. Bien sûr, la France est un pays très différent mais il a aussi ses zones de non-droit où les enfants sont laissés à eux-mêmes. Je suis passé dans des quartiers, où on m’a dit « non ne travaille pas ici, il n’est jamais rien sorti de bon de ce quartier ! » On ne peut pas accepter qu’on parle d’une école primaire comme ça, en pensant que des enfants de 8 ans sont destinés à devenir de futurs délinquants. C’est là qu’il faut qu’on aille, c’est là qu’il faut qu’on crée des orchestres, des maisons Passeurs d’Arts ! Qu’ils puissent commencer à croire à autre chose que l’existence qu’on leur impose en n’agissant pas.

Le Maestro Abreu m’a dit un jour, quand je lui demandais où était le miracle : « Vous savez,  chaque enfant est un Prix Nobel potentiel ! C’est notre devoir d’aller chercher ce qu’il y a de meilleur en eux ! Chaque enfant est peut être sauvé ! Et comme on a le meilleur outil d’éducation qu’il soit, on n’a pas le droit de ne pas s’en servir ! »

Concrètement, comment fonctionne Passeurs d’Arts ?

Nous metons dans les mains de chaque enfant un instrument de musique. Puis, on apprend aux enfants à les tenir, à bien les entretenir et à finalement se les approprier. Et puis un jour on leur dit qu’ils peuvent les emmener chez eux : et là il se passe quelque chose de fort, parce que cela veut dire qu’ils ont eu la confiance des adultes. Cela leur permet ensuite de faire plus de musique, de faire partager ça à leur famille et amis !

Pendant les premières semaines, il n’est pas question de solfège. On veut que les enfants s’approprient la musique et soient capables de jouer quelques morceaux avant de leur mettre une partition sous les yeux. Les cours sont collectifs pour tout un pupitre d’instruments afin qu’ils passent le maximum de temps au contact de leur instrument. Puis, un jour on leur apporte la partition d’un morceau qu’ils connaissent par cœur. Ils comprennent vite ce « dessin », il y a un flash de compréhension, ils vont s’amuser avec, ils comprennent directement. Et dans certains cas ils vont même se mettre à écrire de la musique car ça va devenir quelque chose de naturel !

On ne doit pas apprendre la musique de façon rébarbative, mais se mettre au travail sans s’en rendre compte. On dit qu’on joue de la musique, pas que l'on travaille ! Imaginez que l'on dise à un enfant commençant à parler : « non, tu n’as pas le droit de parler tant que tu ne sais pas lire ou écrire ! » L’enfant ne parlera jamais si on fait ça ! Jamais !

En plus d’apprendre à jouer, lire et écrire, on apprend tout simplement à vivre ensemble, et c’est sûrement le plus important ! Les enfants apprennent le respect, pour le chef d’orchestre, mais aussi pour chacun d’entre eux et pour eux-mêmes. La notion de groupe et de famille se crée. Quand quelqu’un n’est pas là à un concert, il y a un vrai manque, chacun à sa place dans l’orchestre ! Cela apporte une certaine sensibilité également, savoir mettre des nuances, échanger sur ses sentiments … c’est un dispositif qui les ouvre à la vie !

Peux-tu nous parler d’un enfant qui a été transformé par l’expérience Passeurs d’Arts ?

Vous savez un enfant qui est en grande difficulté scolaire, qui n’a jamais la reconnaissance de rien ni de personne, à qui l’on remet une trompette dans les mains, et qui va se rendre compte que la note qu’il fait va être aussi belle que celle du premier de la classe, ça change son regard sur lui-même et ça change le regard de tous les autres sur cet enfant. Quelques mois plus tard, ces enfants sont bien dans leurs baskets et avec les autres. Ça, c’est l’outil magique de l’orchestre !

On a vu des enfants autistes ou trisomiques qui ont pris la baguette et qui se sont mis à communiquer avec les autres ! Je me souviens bien de Kylian, qui passait de famille d’accueil en famille d’accueil, et qui posait bien des problèmes de comportement en arrivant au collège ! Il est entré dans notre maison Passeurs d’Arts en Bretagne, y a passé 3 ans et en est ressorti transformé ! Il est aujourd’hui, alors qu'il n'a que seize ans, en apprentissage dans en lutherie des vents, rue de Rome à Paris. Je peux vous garantir que la musique l’a sauvé ! Il en témoigne lui-même lors de conférences qu’il donne pour expliquer son parcours.

Et pour le futur, quelles sont vos ambitions ?

Mes rêves les plus fous sont certainement difficiles à atteindre ! (rires) L’idée c’est de construire une grande Maison Passeurs d’Arts dans laquelle on pourra accueillir les enfants de la sortie de l’école à l’arrivée des parents, pour qu’ils puissent jouer tous les jours, environ 3h par jour ! Nous avons aussi comme projet de mettre en place le pôle handicap, pour que les enfants handicapés puissent trouver cet atout incroyable qu’est la musique, avec les autres enfants ! De plus, nous apprenons déjà aux enfants à chanter, mais nous aimerions aussi nous ouvrir aux autres arts : la danse, le théâtre… C’est sans limite ! Tous les jours un professeur de Passeurs d’Arts vient nous voir avec de nouvelles choses à tenter et qui marchent !

 

Pour faire grandir ce projet et être partout où les enfants en ont besoin, nous avons besoin de bras et de têtes !


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This article was originally published on June 14, 2016
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