Rencontre avec Philippe de Roux, co-fondateur Eau et Vie

Philippe de Roux

Peux-tu nous expliquer ton projet : quelles étapes, comment tu as réussi à le créer et le mettre en place ?

En 2008, avec Valérie Dumans et l’équipe naissante d’Eau et Vie, nous nous sommes lancés dans une aventure novatrice. Née au croisement d’expériences professionnelles, en particulier dans le microcrédit et la plomberie, et d’une connaissance du monde des bidonvilles, Eau et Vie vise à garantir un accès à l’eau à domicile à l’ensemble des habitants des bidonvilles dans lesquels l’entreprise sociale opère. Une fois que l’idée m’était venue, il semblait évident, pour la cofondatrice et moi-même, de se lancer sur une terre qui nous était familière. C’est donc aux Philippines qu’Eau et Vie a fait ses premiers pas. Nous y avions déjà travaillé et nous connaissions le terrain et les zones d’intervention. Nous avons pu compter sur le soutien de nos anciennes équipes présentes sur place. Puis, en 2010, nous avons lancé un projet similaire au Bangladesh. Aujourd’hui, l’association est toujours présente dans les deux pays et a mené des expérimentations plus limitées en Côte d’ivoire et en Bulgarie. 

On dit des Fellows Ashoka qu'ils œuvrent au changement systémique ; peux-tu nous expliquer quels sont les enjeux profonds auxquels Eau et Vie répond ?

Eau et Vie s’attaque au problème de l’accès à l’eau dans les bidonvilles, ainsi que des services complémentaires comme l’hygiène ou la lutte anti-incendie. Cette approche innovante est encore unique en son genre, avec un impact systémique permettant un changement de regard, du fait notamment de coopérations concrètes entre les parties prenantes (municipalités, opérateurs d’eau, communauté d’habitants), et de ce fait l’inclusion progressive du bidonville dans la ville. Toutes les actions menées par Eau et Vie se fondent sur des stratégies de mobilisation des parties-prenantes et de renforcement communautaire. Cela permet au bout de quelques années d’aborder collectivement des questions connexes plus complexes telles que la gestion des déchets ou l’assainissement. . Sur place, une association et une entreprise sociale locale travaillent de concert afin de mener à bien la mission commune, sous la conduite d’un directeur pays, avec le support du siège en France, en particulier ses référents techniques. . L’objectif est que notre approche devienne « mainstream ».

A quel moment Ashoka est intervenu dans ces précédentes étapes ? Comment Ashoka a pu t’aider ?

C’est en 2015 que les chemins d’Ashoka et d’Eau et Vie se sont croisés. A l’époque, le projet comptait 15 000 bénéficiaires, contre 50 000 aujourd’hui. Ashoka a permis d’élargir notre regard, de se poser de bonnes questions et de faire émerger de bonnes idées. Au cours de cet accompagnement, nous avons pu également profiter des formations liées au changement d’échelle, ou plus récemment sur la question de la mobilisation d’investisseurs en capital à impact avec le Social Innovation Circle, partenaire d’Ashoka.

 Aujourd’hui : où en est votre projet ? 

Nous nous sommes actuellement focalisés sur les deux pays de départ : les Philippines et le Bangladesh dans lesquels nous visons un développement en capillarité, à partir de nos agences existantes dans 5 villes. Eau et Vie étudie par ailleurs le déploiement dans un potentiel troisième pays. 

Quels sont les retours des habitants ?

Les bénéficiaires, en particulier les femmes, témoignent très majoritairement du changement radical qu’apporte Eau et Vie dans leur vie quotidienne. Disparition de la corvée d’eau, meilleure qualité, prix en baisse, facturation légale, bonne gouvernance, maîtrise d’incendies potentiellement ravageurs, ce sont des changements très concrets. Les formations sont aussi un franc succès et améliorent l’estime de soi et la capacité de prise de parole, en particulier des plus vulnérables, même si c’est complexe de la mesurer. Même si tout est loin d’être parfait, l’impact social est là ! Nombre de salariés d’Eau et Vie sont aussi issus des zones d’intervention et se sentent très redevables des emplois pérennes créés (collecteurs, plombiers, agents communautaires, responsables administratifs…). 

Quels sont les défis/les besoins que tu rencontres actuellement et où Ashoka pourrait t’apporter une aide ?

Après près de 15 ans d’activité, Eau et Vie est encore la seule association à déployer cette approche et à mener la mission qu’elle s’était fixée en 2008. Ses perspectives d’élargissement impliquent des défis de changements d’échelle, de partage de savoir-faire et de financement. Son modèle économique couvre à terme les coûts opérationnels (c’est déjà le cas aux Philippines) mais nécessite un financement de long terme des infrastructures, comme la plupart des acteurs de l’eau, y compris dans l’économie classique. Il faut donc susciter ce nouveau marché de la subvention d’investissement en infrastructures permettant l’accès à l’eau à la maison dans les zones de bidonvilles. C’est un énorme enjeu quand on connaît la croissance des villes des pays en développement, avec un impact social considérable pour un coût limité, environ 250 € par famille. Ashoka peut nous aider dans ce plaidoyer, notamment auprès des institutions internationales telles que la Banque Mondiale ou les organismes de coopération des pays du Nord. Par ailleurs, il reste encore quelques années avant qu’Eau et Vie atteigne son point mort en termes de volume et nous avons besoin de subventions d’équilibre pour nous permettre de l’atteindre, sachant que nos frais de fonctions supports sont stabilisés tant au siège que dans les pays, tout en nous permettant de croître. 

Quelles sont les perceptives d’Eau et Vie ?

Eau et Vie souhaite doubler d’ici 2025 le nombre de familles bénéficiaires dans les villes où le projet est déjà présent. La gestion de projets dans les bidonvilles étant dépendante d’une multitude de facteurs complexes, nous priorisons plutôt la sécurisation et le déploiement dans des villes où le projet est déjà installé, en lien avec nos partenaires. Dans le même temps, l’objectif est d’améliorer la qualité de nos services et l’implication des communautés que nous servons.